Je vous entraîne dans un petit voyage vers tout ce que j'aime et qui, d'après moi, rend la vie plus belle et plus douce ! Suivez-moi ...
Il y a longtemps, très longtemps, avant très longtemps même, vivait un prince irlandais prénommé Helgard. Helgard était très aimé par tout le monde car il était accommodant et indulgent ; il ne se fâchait vraiment que si on lui lançait des cailloux.
Helgard venait d'avoir 25 ans.
Un jour, Œil-de-Biche, son conseiller, vint le trouver alors qu'il se réveillait à peine après une longue nuit de discussion avec un cheval.
- Mon prince, je désire te parler, dit Œil-de-Biche.
- Que veux-tu donc ? Un nouveau cheval ?
- Non, ce n'est pas du tout ça, mon prince … C'est seulement que te voilà en âge de prendre une épouse et que tu dois sérieusement y penser !
- Oui, tu as raison, il faut que je me marie si je veux avoir des enfants pour s'occuper de mes chevaux lorsque je serai mort ou simplement endormi.
- Et puis il n'y a pas que les chevaux, il y a les chiens aussi !
- Bon, c'est décidé, je vais me marier ! Nous allons partir immédiatement et sans tarder vers l'est du monde car j'ai entendu dire qu'il y avait là-bas une jolie princesse !
- C'est très loin, mon prince !
- Peut-être, Œil-de-Biche, mais elle est vraiment très belle !!!
Le prince Helgard et son fidèle conseiller partirent aussitôt pour l'est du monde. Ce fut un long et périlleux voyage ; Œil-de-Biche tomba au moins vingt fois de sa monture et se fit une entorse à la cheville.
La belle princesse que convoitait Helgard vivait dans un grand château perché sur une falaise, et autour de ce château, de jour comme de nuit, tournaient d'énormes roues. Il était impossible de pénétrer dans le château sans se faire aplatir. Une fois arrivés au pied du château, Helgard et Œil-de-Biche regardèrent les roues avec
inquiétude.
- Je crois que ça va être compliqué d'entrer ! dit Œil-de-Biche.
- Tu passes devant et je te suis ! dit le prince.
- Ah non, mon prince ! J'ai déjà une entorse, un furoncle mal soigné, des ampoules aux pieds et un rhume chronique, je ne tiens pas à servir en plus de descente de lit !
-Tu n'es pas très courageux !
- C'est exact, mon prince, je suis trouillard ! Mon père était trouillard, mon grand-père était trouillard, mon oncle Sharp était un dégonflé, je suis exactement pareil comme eux !
- Je suis venu jusqu'ici pour rien … Et je commence à renifler, tu as dû me passer ton fichu rhume !
- Et si on allait voir ailleurs, il doit bien y avoir une autre jolie fille quelque part ?
- D'accord … Mais mets ta main devant ta bouche avant de tousser !
Ils remontaient sur leurs chevaux quand soudain un volet s'ouvrit sur le mur du château. Helgard leva la tête et vit la plus splendide créature qui soit au monde et dans ses environs.
- Hou ! Hou ! fit-elle en agitant ses mains telle une pieuvre prise dans les mailles d'un filet de pêcheur.
- Tiens, le château parle ! dit Œil-de-Biche.
- Mais non, triple idiot, c'est la princesse ! Bonjour mademoiselle ! Qui êtes-vous ?
- Je suis Morgane, la fille unique du roi de l'est du monde. Je vis seule avec deux servantes dans ce château. Mon père nous a enfermées ici, et je dois y rester tant que je n'accepte pas d'épouser le souverain du royaume voisin. C'est un vieillard repoussant qui me dégoûte autant que les brocolis.
- C'est très triste, mademoiselle … Moi-même et mon ami Œil-de-Biche que voici allons tout faire pour vous tirer de cette prison !
- Vous êtes gentils, mais comment lutter contre des roues destructrices sans finir en bouillie ?
- Je suis un prince d'Irlande et dans mon pays il y a beaucoup d'enchanteurs, mademoiselle ! Je vais en trouver un qui saura dérouter ces roues !
Helgard et Œil-de-Biche s'apprêtaient à quitter l'est du monde pour retourner en Irlande quand une voix dit :
- Il n'existe aucun enchanteur capable de ça en Irlande !
Un homme âgé et maigre comme un piquet sortit brusquement des buissons.
- Qui es-tu ? demanda Helgard.
- Je suis Celui qui sait ! Je me nomme Thuraoi !
- Et comment peux-tu affirmer qu'aucun enchanteur ne pourra nous débarrasser de ces maudites roues ?
- C'est simple, je suis le seul enchanteur à avoir le privilège de commander aux roues ! Si tu me le demandes poliment, je le ferai !
- Eh bien, vas-y, arrête-les, s'il te plaît !
- Oui, s'il te plaît, merci ! ajouta Œil-de-Biche.
- Et qu'aurai-je en échange ?
Œil-de-Biche sortit de ses bagages un rôti de sanglier.
- Ceci ! dit-il.
- Oh non, je veux mieux que ça !
- Si tu arrêtes les roues, tu pourras prendre tout ce que tu voudras à l'intérieur du château ! dit la jeune fille.
- C'est promis ? dit Thuraoi.
- Promis juré ! répliqua la princesse.
Alors, Thuraoi stoppa net la marche des roues. Le prince, Œil-de-Biche et Thuraoi entrèrent dans le château où les attendait la princesse Morgane.
Helgard se présenta :
- Je suis le prince d'Irlande et je suis venu te chercher pour faire de toi ma femme.
- Eh, une seconde ! le coupa Thuraoi. N'oubliez pas que j'ai droit à quelque chose !
- Oui, c'est vrai … Que désires-tu ? dit la princesse.
- Ce qui me plaît le plus dans ce château, c'est toi ! Je vais te prendre et t'emmener chez moi ! dit Thuraoi en désignant la princesse.
- Pour une surprise, c'est une surprise ! fit Œil-de-Biche.
Le prince Helgard fut plus que surpris : abattu.
Et la princesse fut plus qu'abattue : déconfite.
C'était contrariant, mais une promesse étant une promesse, elle se résigna à suivre Thuraoi.
- Avant de partir avec toi, dit-elle, je te demande de m'accorder une faveur. Je veux que tu fasses construire pour moi un château encore plus beau et plus grand que celui-ci.
- D'accord ! accepta Thuraoi. Je vais de ce pas ordonner la construction d'un merveilleux château. Je te convoquerai quand il sera terminé !
Helgard n'avait pas renoncé à conquérir la princesse. Lui et Œil-de-Biche se déguisèrent en bardes et allèrent discrètement observer la construction du château. Œil-de-Biche n'était pas très rassuré, mais depuis toujours il partageait les aventures de son maître et ami. Il avait été tour à tour et simultanément sa nounou, son compagnon de jeux, son écuyer, son éplucheur de pommes, son docteur et son garde-malade. Comment refuser un service à Helgard ?
Alors ils se cachèrent dans les bois alentours et ils virent les ouvriers de Thuraoi bâtir un château, mur après mur. Les travaux s'achevèrent au bout de six mois.
- Voilà, à présent, la princesse ne va plus tarder à venir habiter ce château ! dit Helgard.
- Et nous, qu'allons-nous faire, mon prince ?
- Agir, Œil-de-Biche ! Agir !
- Ce ne sera pas facile, ma barbe de barde est très longue, je marche dessus !
Deux jours plus tard, la princesse et sa suite arrivèrent, accueillis par Thuraoi et une foule d'autochtones enthousiastes. Helgard et Œil-de-Biche se trouvaient au milieu de la foule. Et Helgard chantait des vers joyeux et doux pour honorer la beauté de Morgane.
- C'est magnifique ! s'exclama-t-elle. Thuraoi, tu devrais inviter ce barde au château pour nous égayer.
- Tout ce que tu voudras, ma belle !
Il y avait de nombreux invités et un repas copieux pour souhaiter la bienvenue à la future châtelaine. Avant le dîner, Helgard put s'approcher de la princesse qui le reconnut aussitôt.
- Je suis ici pour te sauver, dit-il.
- Réunissez vos meilleurs combattants et tenez-vous prêts à envahir ce château. Je vous donnerai le signal, ce sera quand du lait coulera dans le ruisseau.
- Bien, j'attendrai ton message…
Helgard quitta la réception en toute hâte. Œil-de-Biche le suivit en toute hâte aussi, mais il ne le rejoignit que deux jours après ; sa barbe n'arriva que la semaine suivante.
- J'ai rassemblé 150 farouches guerriers ! annonça Helgard. Ils sont crottés et crasseux, mais ce sont des batailleurs exceptionnels. Avec eux, le château sera rapidement à nous !
- Comment ?! Nous devons y retourner ? C'est bête, si j'avais su, je
serais resté sur place.
- Coupe le bout de ta barbe, tu iras plus vite !
- Je voudrais bien, mais où est le bout ?
Pendant que les tapissiers achevaient les décorations, Thuraoi partit chasser le cerf. Une servante apporta un bol de lait à Morgane afin de la rafraîchir.
- Pouah ! Ce lait sent très mauvais ! fit Morgane. Jetez-le dans le ruisseau, je n'en boirai pas une goutte !
- Mais c'est du bon lait de vache, il est tout frais ! se défendit la servante.
- Jetez-le dans le ruisseau ou je dirai à mon futur époux de vous faire bouillir et empailler !
Effrayée, la servante jeta tout le stock de lait dans le ruisseau, des litres et des litres. Elle jeta aussi toutes les vaches.
Et le ruisseau se colora en blanc. Et en vache.
- C'est le signal ! s'écria le fougueux Helgard.
- Oh zut, juste au moment où je venais de trouver le bout de ma barbe ! dit Œil-de-Biche.
Le prince irlandais et ses farouches guerriers aux habits négligés s'élancèrent vers le château et chatouillèrent les gardes jusqu'à ce que mort s'en suive. Cinq minutes plus tard, Helgard était aux pieds de Morgane.
- Filons vite, ma belle ! dit-il.
- Oui, partons !
Le soir, quand Thuraoi rentra bredouille de la chasse, il ne trouva personne chez lui, même pas une vache. Il comprit que Morgane lui avait faussé compagnie. Il cria comme un poisson qui vient de recevoir une vache sur la tête. Il cria tant et si fort qu'il perdit connaissance.
Pendant ce temps, le prince Helgard et la princesse Morgane de retour en Irlande se mariaient en présence de tous leurs amis, cousins, cousines et apparentés. Les noces durèrent une semaine entière. Les convives mangèrent des tonnes de sangliers et burent des hectolitres d'hydromel et de bière. Et ils dansèrent et chantèrent jusqu'à ce que le château de Thuraoi s'effondre et que ses pierres roulent au fond du ruisseau. Ce fut dans ces décombres que le brave Œil-de-Biche retrouva enfin le bout de sa barbe…
(P. FOURNIER & B. GOY)